Monteverdi : L’Arianna


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De toutes les œuvres de Claudio Monteverdi, celle qu’on appelle singulièrement L’Arianna (1608), demeure certainement sa plus légendaire. Tant par son contexte rocambolesque que par le drame antique qu’elle met en scène, L’Arianna ne nous parvient qu’au travers de son célèbre Lamento (d’Arianna) –  soient 15 minutes éternelles, seules vestige d’un opéra de plus de 2 heures … Quel opéra plus marqué par le destin, sinon celui-là ?

Revisitant le conte mythique de Thésée et d’Ariane, Monteverdi en fait le plus grand succès de son vivant. Empreint de dissonances et d’accords polyphoniques parfaits, le Lamento d’Arianna s’impose clairement en rupture avec les styles dominants de la Renaissance pour nous faire entrer dans le grand siècle baroque.

Un opéra écrit par les larmes

« La douleur est l’auxiliaire de la création. »

Léon Bloy

VK-LARIANNA-Claudio-Monteverdi-1608 (2)Tout commence en août 1607 au lendemain du succès retentissant de son premier opéra, l’indémodable Orfeo.

Vincenzo Gonzaga, alors prince-duc de Mantoue, commande à son dévoué et talentueux maître de chapelle, qui n’est autre que Claudio Monteverdi, de remettre le couvert pour le printemps 1608.

Avide de prestige, le prince-duc sentait bien qu’il avait tiré le gros lot avec Monteverdi. C’est à ce titre qu’il lui impose un nouvel opéra à réaliser. L’Arianna sera ainsi produit afin d’orner les noces du duc-héritier Fancesco Gonzaga d’avec sa fiancée Marguerite de Savoie, au printemps 1608.

Vincent Gonzague, prince italien et duc de Mantoue

Mais voilà qu’en septembre 1607 le sort s’abat sur Monteverdi. Alors en pleine élaboration de la future pièce avec son acolyte – l’incontournable librettiste Ottavio Rinuccini – la tendre épouse du compositeur meurt en laissant derrière elle leurs deux jeunes enfants.

Plongé dans un profond chagrin, Monteverdi se renferme sur lui-même, quitte Mantoue pour Crémone, et met ainsi fin à tous ses projets. Mais les passions des bons serviteurs n‘émeuvent jamais le cœur des mauvais maîtres ; son abandon de la pièce provoque la colère du prince-duc de Mantoue.

Obsédé à livrer L’Arianna en temps et en heure pour les noces de son fils, Vincenzo Gonzaga menace Ottavio Rinuccini si ce dernier ne parvenait pas à convaincre son « ami  Monteverdi » d’honorer le délai fixé. Terrifié, Rinuccini tente le coup et réussi  à convaincre son ami Claudio et – malgré son abattement – ils reprennent leur travail.

A la fin janvier 1608, la pièce est enfin achevée sur le papier. L’Arianna entre alors dans sa phase la plus ardue : celle des répétitions. Tant l’orchestre que les chanteurs, les costumes et les décors ; les répétitions d’un opéra jusqu’à ce jour demeure la phase la plus périlleuse à accomplir.

« L’Arianna (…) demanda cinq mois de répétitions serrées, après qu’on l’eut achevée et apprise »

Claudio Monteverdi

VK-LARIANNA-Claudio-Monteverdi-1608 (4)Mais là encore, les dieux n’avaient pas dit leur dernier mot !

Caterina Martinelli – la jeune et belle protégée de Monteverdi – qui avait décroché le premier rôle d’Ariane, meurt à 8 semaines de la « première ».

Le chagrin laissant place à la panique, toute la troupe se met alors en branle pour coopter une nouvelle héroïne. Dieu soit loué, l’incroyable Virginia Ramponi – dite la Florinda – déboule comme par magie. Incroyable disons-nous ? Oui, parfaitement incroyable ! Songez que cette « Florinda » ait appris – avec brio  – tout un premier rôle d’opéra en seulement 5 petites semaines. Incroyable donc !

L’Arianna est enfin jouée devant près de 5000 personnes le 28 mai 1608 à l’académie des Invighiti.  Une première qui comme lors de L’Orfeo, porte le duo Monteverdi-Rinuccini sur le trône du baroque italien.

Le Lamento d’Arianna, ou le désespoir mythifié

« La douleur est le poison de la beauté. »

William Shakespeare

Mais qui est donc cette Arianna ?

Arianna – ou Ariane – n’est autre que la fille du cruel roi Minos de Crête ; la sœur aînée du Minotaure et l’amante et protectrice du brave Thésée. Totalement in love du héros, elle trahit son père et provoque la mort du Minotaure pour prendre la fuite avec son beau Thésée. Faisant alors une halte de nuit sur l’île inhabitée de Naxos durant leur retour pour Athènes, Thésée promet à Ariane de l’épouser dès leur arrivée à Athènes.

Amoureuse et les yeux bouillants, elle accepte et lui ouvre ainsi pour la première fois sa couche. S’aimant jusqu’à l’aube, Thésée profite finalement du sommeil d’Ariane pour mettre les voiles avec tout son équipage. Se découvrant seule et abandonnée par son bien-aimé au petit matin, Ariane entame alors ses lamentations désespérées qui ne trouveront échos que par-delà les siècles.

VK-LARIANNA-Claudio-Monteverdi-1608 (3)… Ô Thésée, ô mon Thésée

Oui, je veux te dire mien car tu es à moi,

Bien que tu fuies, cruel, loin de mes yeux.

Retourne-toi, mon Thésée !

Retourne-toi, Thésée, ô Dieu !

Retourne-toi pour revoir celle

Qui a quitté pour toi sa Patrie et son Royaume,

Et qui, restée sur ces sables,

Proie de fauves sans pitié et cruels,

Laissera ses os dénudés  …

… Décoiffant de désespoir, n’est-ce pas ? Cette complainte dramatique qui illustre l’abandon le plus total n’est que la griffe du talentueux librettiste Ottavio Rinuccini. La souffrance de la jeune femme étant à son comble, Rinuccini nous conduit tout au long de ses figures de styles, à un état d’empathie extrême. Une empathie dont la musique baroque de Monteverdi viendra tout simplement enfoncer le clou.

Plus qu’un Lamento, une véritable performance

« Deux éléments, le temps et la tendance au progrès, expliquent l’univers. »

Ernest Renan

Tout chef d’œuvre a sa recette. C’est ainsi que sans langue de bois et pour élever le niveau, nous allons dresser l’autopsie musicale du Lamento d’Arianna.

Le madrigalisme

VK-LARIANNA-Claudio-Monteverdi-1608 (1)Le Lamento est une œuvre typique du style de Claudio Monteverdi. Mais quoi de plus monteverdien que le madrigalisme ? La sensibilité extrême de son style représentatif combine ainsi le texte et le musique pour nous emmener droit sur l‘idée du désespoir. Voilà la magie du madrigalisme : plus qu’une simple sensation, c’est la réminiscence de toute une idée.

Le style récitatif concitato

Inventeur auto-proclamé du style récitatif concitato, Claudio Monteverdi se targue par son génie d’avoir mis l’opéra sur les rails en innovant principalement à l’endroit du chant. Déclamation musicale rapide mais sans rupture de mesure, toute la subtilité du concitato (ou agité) lui permit d’articuler toutes les nuances expressives de la parole prononcée. Que de mieux pour donner toute sa profondeur au madrigal ?

La dissonance

Transformer la douleur d’Ariane en beauté musicale fut le principal défi du compositeur. Composer les humeurs changeantes d’une amoureuse désespérée n’est pas une mince à faire. Surtout lorsque celle-ci passe de la colère à la mélancolie … Il y a de quoi tout gâcher. C’est afin de résoudre ce souci qu’intervient la dissonance musicale. Cette technique sonore se traduit ainsi par une tension mélodique qui sait atterrir – comme pour soulager les cœurs – sur une détente pleine de plaisir. Typique de la musique européenne, la dissonance du XVIIème siècle, sera remarquable jusque même dans les mélodies planantes des célèbres Pink Floyd.

L’homo-rythmie

Découpé en 4 sections et sans refrain, le Lamento d’Arianna puise enfin toute sa force de son bloc harmonique. Riche d’accords parfaits où s’embrassent instruments et voix,  Monteverdi rompt ainsi définitivement avec la musique des temps passés et nous installe à pieds joints dans le XVIIème – dit le siècle de l’opéra.

Notre sélection VERSION KLASSIK

Débutons cette sélection Version Klassik ironiquement par l’interprétation la moins ordinaire du Lamento d’Arianna. Prouesse unique en son genre, l’ensemble à 5 voix italien de La Venexiana pousse ainsi le chant jusqu’à son paroxysme. Pas un seul instrument ne vient alors perturber cette interprétation quasi-angélique. Spécialiste des madrigaux des XVIème et XVIIème siècles, La Venexiana envoie donc du lourd pour faire basculer d’entrée le Lamento d’Arianna en faveur du chant.

Les Arts Florissants de Paul Adrew ne peuvent s’avouer vaincus en laissant le Lamento d’Arianna au triomphe jaloux des manchots. En effet, loin d’être en RTT, les instruments de l’ensemble baroque français viennent ainsi prêter main forte aux 5 voix puissantes pour une version digne de l’opéra. On peut alors et sans complexe considérer le Lamento d’Arianna des Arts Florissants comme le plus théâtrale de notre sélection.

Cette version de l’ensemble grecque du Latinas Nostra (ou Notre Occident) est avant tout le vive échange d’une voix saisissante – celle de Romina Basso – et du cruel clavecin. 100% baroque aussi, cette interprétation se compromet pourtant d’une vive impression de flamenco. Ariane se révèle alors tel un ange noir que le désespoir torture sous les notes rigoureuses du clavecin. Le Latinas Nostra nous propose ainsi le Lamento d’Arianna le plus sombre de notre sélection.

En voilà un duo ! Si la voix d’Ariane se fait par la bouche de la soprano romaine Roberta Mameli, l’accompagnement mono-instrumental au chitarrone de Takashi Tsunoda incarne le seul fil qui tient notre triste princesse à la vie. D’une voix ronde et puissante, cette Ariane là – simple et souriante – donne pour la première fois l’impression d’accepter son cruel sort. Simple au possible, le duo Mameli-Tsunoda s’érige comme la version la plus panachée de notre sélection.

Que conclure maintenant ?

Unique rescapé du temps, ce Lamento d’Arianna incarne – comme dit ! – la clé de voûte d’un opéra désormais perdu. Mettant en scène l’abandon funeste d’Ariane par Thésée, Monteverdi nous incite à explorer les lamentations émouvantes de l’âme humaine lorsqu‘elle est en proie au désespoir.

Un désespoir porté droit au cœur de chacun, et grâce à une ingéniosité musicale – garnie d’outils et de techniques – pose les jalons robustes du XVIIème siècle naissant.

Alors oui ! S’il y a ben une œuvre maîtresse et immortelle chez le grand Monteverdi, il faudra compter avec son Arianna. Légendaire et tragique en tout, L’Arianna marqua un virage décisif dans la vie du compositeur, et accessoirement de toute la musique européenne.

En musique comme ailleurs, il est des trésors qu’on croyait perdus, mais qui par un heureux destin, remontent un jour à la surface pour mieux envoûter le monde.

Alors tendons l’oreille, sait-on jamais …

Amazir Mebarki

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